« Un bon roman noir n’a de valeur à mes yeux que si l’on en tire quelque chose, sociologiquement parlant : il doit s’inscrire dans une réalité sociale précise, être porteur d’un discours. »

Sophie Loubière est une écrivaine, journaliste d’origine nancéienne. Observatrice avisée des faits divers qui jalonnent notre société,  elle n’hésite pas à les employer comme toile de fond pour ses œuvres. Mais loin de se contenter de  récits superficiels, pour chaque œuvre le travail effectué est un travail d’investigation.

Pour son prochain roman   « De cendres et de larmes » qui sortira le 03 juin aux éditions Fleuve,  c’est dans la solitude et le deuil qu’elle a décidé de tremper sa plume, afin de  nous livrer un récit palpitant à la fois actuel et empreint de recul.

 

Pour une écrivaine qui s’inspire considérablement des faits divers comme toile de fond de ses Œuvres depuis plus de vingt ans, quel regard portez-vous sur notre société aujourd’hui ? Diriez-vous qu’elle est plus violente ? Qu’elle a évolué ?

S L : Ce qui a profondément changé notre société, me semble-t-il, c’est la manière dont aujourd’hui on appréhende un fait divers, mettant en évidence la violence, l’injustice, la brutalité, le sexisme ou le racisme. Depuis l’antiquité, le fait divers est traité et commenté par les moyens de communication

de l’époque, voire théâtralisé, inspirant les philosophes qui s’en servent pour étayer leurs

démonstrations. Il a très vite eu sa place dans les premiers journaux imprimés. Mais de la rubrique

des « faits divers » parfois qualifiée de « chiens écrasés », au cours des deux derniers siècles, il est

passé en première page. Il est aujourd’hui le sujet à la une, l’objet d’émissions spéciales, de mise en

scène sur les chaînes d’information continue TV et radio. Ces affaires qui nous heurtent et nous

révoltent sont la matière première de l’info spectacle. Les médias flattent ce réflexe primaire qui

déclenche en nous de fortes émotions : cette fascination plus ou moins consciente pour le mal. Les

réseaux sociaux réagissent, des débats se succèdent autour des grands thèmes. On montre du doigt

l’époux qui a menti à sa famille, cachant qu’il était l’assassin de sa femme, mais personne n’analyse

l’impact que cette façon de communiquer engendre sur la population : un climat anxiogène décuplé,

et une instrumentalisation du criminel. Le voilà devenu une superstar à laquelle BFM TV, entre autres, va consacrer une série dont elle fera une promo digne du dernier polar à la mode. Ces criminels,

souvent mal aimés, borderline, dépressifs, mal dans leur peau ou psychotiques, animés par des

sentiments de haine, dominés par leurs pulsions, se retrouvent dans cette lumière qui n’est rien

d’autre que la part la plus sombre de notre société : la recherche de l’audience et du profit.

Vous abordez des thèmes forts et éminemment actuels dans vos romans (harcèlement, violences,agressions sexuelles…etc.) Vos romans sont-ils une manière de dénoncer les tares de notre société ? Diriez-vous que vous-êtes une romancière engagée ?

S L : Je m’attache à montrer les choses sous un angle différent des médias, justement. A interroger les notions de victime et de coupable, à remettre les choses dans leur contexte, à révéler cette part

cachée de l’histoire de chacun des protagonistes d’une affaire. On ne décide pas de trucider sa femme du jour au lendemain, ni d’abuser de ses enfants sur un coup de tête. Il s’agit d’un long processus qui remonte parfois sur plusieurs générations, construit sur des principes d’éducation toxiques, des reproductions de schémas familiaux, des traumatismes. Bien sûr, l’idée n’est pas d’excuser un acte criminel, mais de mieux comprendre comment celui-ci a pu se produire ; c’est en travaillant sur les causes de cette recrudescence de violences urbaines que le pays connaît ces derniers temps (augmentation de la précarité et des inégalités sociales, confinement…) que l’on parviendra à les enrayer. Et c’est là que la romancière que je suis a son rôle à jouer. La littérature représente cette autre voie de la conscience que je me suis toujours engagée à prendre, sans oublier que la notion première d’un livre est de distraire, d’emporter le lecteur dans un récit romanesque.

Richard Rognet poète originaire de Lorraine nous confiait il y’a quelques temps que La littérature était une sorte d’aventure, car elle n’était jamais un chemin rectiligne. De ce fait, l’écrivain se devait alors d’être constamment dans une démarche consistant à creuser, explorer, changer. Vous qui êtes Nancéienne d’origine et résidez à Paris depuis maintenant de nombreuses années, quel changement cela a été pour vous ? Considérez-vous également la littérature comme une aventure ?

S L : J’ai une profonde admiration pour Richard Rognet dont les recueils sont magnifiques et bouleversants. Et je me retrouve dans ses mots : creuser, explorer, et sans cesse, se remettre en cause, évoluer selon ses désirs, ses états d’âmes, ses capacités physiques à endurer les contraintes de l’écriture qui est cet acte statique et de grande solitude. Quitter ma Lorraine pour un environnement définitivement urbain qu’est la région parisienne m’a fait prendre conscience de la nécessité pour moi de pouvoir me ressourcer régulièrement en retrouvant les bois, les forêts, la campagne, et ce vent qui souffle, ces feuillages qui bruissent, ces parfums de feuilles mouillées à l’automne. La nature, parfois incarnée par de simples fleurs posées sur une tombe comme dans mon roman « De cendres et de larmes », et dans tous mes livres. Elle est cette force poétique, ce souffle du vivant immobile et invisible qui nous entoure.

Votre casquette de journaliste a-t-elle été un atout dans votre travail d’écriture ? Si oui en quoi ?

S L : J’en ai conservé la rigueur, le besoin de m’appuyer sur des recherches, d’étayer mes intrigues et de donner corps à mes personnages en me basant sur des faits vraisemblables. Comment vous faire croire à une histoire si je n’y crois pas moi-même ? Comme tout bon journaliste, je dois être passionnée par mon sujet, en avoir la maîtrise et une vision élargie. Ce qui ne me prive pas d’y ajouter un grain de fantaisie (qui est le propre de mon style, je crois) .L’humour reste cette valeur sûre qui rend les dialogues réalistes et donne du pétillant aux situations dramatiques.

Dans votre prochain livre « De cendres et de larmes » , vous racontez l’histoire d’une famille parisienne qui emménage dans un pavillon de fonction de 180 mètres carré en plein cœur du cimetière de Bercy. Le papa est conservateur de cimetière et la maman caporale-cheffe sapeur-pompier…

Vous avez indiqué vous inspirer de faits réels pour la plupart de vos œuvres. Comment avez-vous procédé pour celle-ci ? A-t-il été nécessaire pour vous de rencontrer un garde cimetière et une sapeuse pompière dans le cadre de l’écriture de ce dernier roman ? Si oui en quoi cette rencontre a-t-elle été un plus ?

S L: J’ai eu le sentiment qu’il fallait que j’aborde l’isolement et le deuil, ces épreuves que nous imposent la pandémie et le confinement. Mais je ne voulais pas situer ce livre dans la période que nous vivons.

Nous manquons encore trop de recul, de mon point de vue. Pour écrire de façon objective et détachée, il faut un minimum de perspective. J’ai donc situé mon intrigue en 2019 et fait le choix de la métaphore au travers d’un huis-clos (une famille contrainte d’habiter un logement de fonction dans un cimetière), et deux métiers qui s’opposent.

Par ailleurs, on ne sait rien d’un métier si on ne l’a pas soi-même exercé. Je vais donc à la rencontre des personnes qui peuvent m’aider et, par leur témoignage et leur expérience, me permettre de mieux cerner leur engagement, comprendre ce qui les a poussés sur cette voie. J’amasse aussi beaucoup de

documentation, visionne des vidéos, fait des repérages dans les lieux où se situe l’action, m’y promène, prend des notes et des photos, comme je l’ai fait au cimetière de Bercy à Paris pour « De cendres et de larmes ». Pour la scène d’ouverture du roman, l’incendie de Notre-Dame, et la manifestation des pompiers dans Paris en octobre 2019, j’ai visionné et recoupés différents reportages. J’évite de me cantonner aux images tournées par les médias, jamais vraiment représentatives de la réalité, car elles donnent une vision extérieure de l’évènement. Pour rendre crédible mes personnages, j’ai besoin de connaître la vision et de ressentir les émotions de celles et de ceux qui ont vécu l’évènement « de l’intérieur ».

Au cours du XXème siècle, le roman policier a connu un succès extraordinaire. Succès qui a sans doute contribué à la prolifération de nombreux auteurs de ce genre par la suite. Quel regard portez- vous aujourd’hui sur l’engouement du public à l’égard des romans policiers ?

S L: Ma réponse rejoint celle que j’ai faite à votre première question : le public a toujours été friand de

spectacles macabres comme celui des décapitations sur la place publique. En cela, la tendance actuelle des thrillers à poussé très loin les limites du supportable en termes de scènes de tortures et de violences (faites aux enfants et aux femmes, en particulier) ne peut que séduire les lecteurs et lectrices à la recherche de ce genre d’émotions, l’acmé étant atteinte avec ce suspense insoutenable (à savoir la victime va-t-elle survivre à tout cela et le flic se rabibocher avec son ex-femme). Il ne faut pas perdre de vue que les polars hard-boiled de Dashiell Hammett ou la littérature policière anglo- saxonne du siècle dernier incarnée par des romancières comme P.D. James et Agatha Christie abordait au travers de leurs intrigues les grands maux de la société de l’époque : inégalité des hommes et des femmes, lutte des classes, corruption politique, racisme… Un bon roman noir n’a de valeur à mes yeux que si l’on en tire quelque chose, sociologiquement parlant : il doit s’inscrire dans une réalité sociale précise, être porteur d’un discours.

Après avoir lu à la radio des fictions radiophoniques, après avoir écrit des œuvres dramatiques lues à la radio notamment par le cinéaste Claude Chabrol, envisagez-vous des adaptations cinématographiques de certains de vos romans ?

S L : Mon écriture est cinématographique. Cela est lié à ma culture de cinéphile et à mes études tournées vers l’audiovisuel. Il est certain que l’idée de voir mes romans un jour déclinés en série TV ou adaptés au cinéma me rendrait heureuse et fière. Quelque part, c’est une forme d’aboutissement ou de consécration – à la condition que l’adaptation respecte la part de vérité que possèdent mes ouvrages.

Un projet d’adaptation de « L’enfant aux cailloux » a failli se tourner sur la base d’un scénario que je ne validais pas car beaucoup de points importants dont la fin avait été changés. Il me semble assez irrespectueux envers les victimes et les familles mises en cause dans les deux affaires dont je me suis inspirée pour ce livre, de ne pas respecter la vérité de leurs drames respectifs. Un fait divers, quelque part, c’est aussi un fait historique.

Propos recueillis par Sarah GIORIA NDENGUE

Bonus: Blog consacré par l’auteur à son prochain livre « De cendres et de larmes »  https://decendresetdelarmes.blogspot.com/

Agenda de Sophie Loubière

  • Rencontre avec le romancier Serge Joncour le mardi 15 juin à 18h, salle Raugraff, à Nancy.
  • Dédicace en librairies et médiathèques (vendredi 4 juin, 16h30/19h00, Librairie Isler-Even, Metz – samedi 5 juin, 14H30/16H30 Médiathèque Mont-Saint-Martin – mercredi 9 juin, à partir de 15h, Librairie Folies d’Encre, Gagny).
  • Salon du Livre de Mennecy (samedi 12 et dimanche 13 juin
  • Salon Polar sur la place, Villeneuve LezAvignon –  Samedi 19 juin
  •  Festival Mauves en Noir – Samedi 26 et 27 juin,
  •  Quais du Polar, Lyon, – vendredi 2 au dimanche 4 juillet,

info De cendres et de larmes